par Kateryna Besedina et Anatolii Stepanov
" Quand est-ce que tu viens ?", demande par téléphone Snijana, âgée de deux ans, à son père, un soldat ukrainien servant dans une unité d'artillerie dans l'est du pays, en guerre depuis l'invasion russe à grande échelle en 2022.
Alors qu'il se trouve au front et à des centaines de kilomètres de sa fille, Yevheniy Borysenko sourit derrière son smartphone. Il commence à lui répondre lorsque trois fortes explosions tout proches l'obligent à interrompre la conversation.
"D'accord, ma puce, je t'appellerai plus tard !", conclut Yevheniy.
Comme les Borysenko, des centaines de milliers de familles ukrainiennes ont été séparées par la guerre. Cet éloignement vient s'ajouter à l'angoisse liée à la survie sur les lignes de front et aux dangers croissants plus loin à l'intérieur du pays, avec la Russie qui intensifie ses attaques de missiles et de drones à travers le pays.
L'épouse d'Yevheniy, Alina, vit avec Snijana et Yelyzaveta, sa fille de 11 ans issue d’un précédent mariage, à Boryspil, au sud-est de Kyiv.
Le couple s'est rencontré sur un site de rencontres en 2023, la deuxième année de la guerre, et s'est marié quelques mois plus tard. Snizhana est née début 2024, mais ne voit son père que lorsqu'il a une permission pour rentrer chez lui.
Ses visites sont rares, souvent inattendues et généralement courtes, ce qui reflète l'imprévisibilité de la vie d'un soldat ukrainien combattant une armée russe plus nombreuse et mieux équipée.
"Chaque fois qu'il vient me rendre visite, c'est tout simplement 'waouh' ! Quelle surprise ! À l'improviste !", raconte Alina, 32 ans, assise sur un banc, regardant Snijana jouer dans une aire de jeux devant son immeuble.
"Et puis ses collègues l'appellent : 'Retourne là-bas (au front) !' Et une fois de plus, tout s'effondre en moi. Il a vu sa fille pendant quelques heures, et c’est tout", relate-t-elle.
DES MENACES CROISSANTES
Yevheniy, 35 ans, sert au sein de la 43e brigade d'artillerie à Donetsk, une région de l'est de l'Ukraine que les forces russes tentent de contrôler entièrement depuis plusieurs années.
"Quand il part pour son poste, je m'inquiète tellement pour lui, probablement plus qu'il ne s'inquiète lui-même", déclare Alina.
Mais cette inquiétude s'avère réciproque. Ces derniers mois, l’Ukraine et la Russie sont engagés dans guerre aérienne qui ne cesse de s'intensifier, rendant la vie plus dangereuse dans les villes et villages éloignés du front.
Un immeuble situé près du domicile des Borysenko a ainsi été gravement endommagé au début du mois lors d'une attaque aérienne.
"Je ne veux pas que mon enfant entende ces explosions", déclare Yevheniy, s'exprimant depuis un lieu tenu secret à Donetsk pendant une pause.
"Quand les drones Shahed se dirigeaient vers Boryspil, j’ai demandé à ma femme de les emmener au village de leur grand-mère (…) Parce que les enfants ont peur la nuit. Ma femme leur dit : 'C'est un orage, c'est un orage', et ma fille, qui a deux ans et demi, dit : 'Bang-bang !'"
Les drones à réaction russes et les missiles balistiques ont porté la menace qui pèse sur les civils ukrainiens à son plus haut niveau depuis le début de la guerre. Les pertes civiles russes, bien que nettement moins nombreuses, ont également fortement augmenté cette année.
Alina n'a pas l'intention de quitter la région. Du moins, pas pour l'instant.
"Je vais rester ici parce que ma fille aînée est née ici, ma cadette est née ici, mon mari est ici, ma belle-mère est ici. Je veux être ici !", clame-t-elle.
(Rédigé par Mike Collett-White ; version française Coralie Lamarque, édité par Benoit Van Overstraeten)

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